Le FN peut-il accéder au pouvoir ?

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Pour bien comprendre cet article, il faut lire un des précédents sur ce blog intitulé « Le bal des trois clowns, Filon, Copé, Sarkozy ». Accéder au pouvoir, en France s’entend sur trois niveaux : A) détenir la Présidence de la République et une majorité parlementaire (donc gagner la présidentielle et les législatives) ; B) être minoritaire mais associé à une coalition majoritaire au Parlement et au Sénat (cas des Verts) ; C) détenir de grosses municipalités, des départements et surtout des régions.  Seule la situation A permet vraiment d’appliquer un programme national. La situation B permet d’influencer le gouvernement. La situation C permet de renforcer et d’ancrer le parti concerné mais, à elle seule, pas d’orienter la politique nationale. À quoi peut prétendre le FN dans cette configuration ?  

Deux éléments importants : depuis que Marine Le Pen est présidente, le FN donne plus qu’auparavant l’impression  de briguer le pouvoir ; d’autre part, l’entreprise de ” dédiabolisation” et de normalisation semble avoir réussi, dans l’opinion publique, le pays réel.  (1). Rachida Dati déclarait au Figaro Magazine (26-27/07/2013) dans un entretien où elle déplorait la guerre des chefs à l’UMP (voir un article précédent) : « Le Front national n’est plus un parti à la marge. Il est devenu un parti central qui pose désormais des problèmes à la droite et à la gauche […] Le Front républicain est une erreur. C’est une aubaine pour la gauche et une erreur politique pour la droite républicaine. Le vote FN n’est plus considéré comme honteux. » Autre signal intéressant : Laurent Fabius a accepté de recevoir Marine Le Pen au Quai d’Orsay pour un échange de vues.   

D’autre part, dans les sondages comme dans les scores des législatives partielles de l’Oise et du Lot-et-Garonne, le FN a montré un potentiel électoral comparable à ceux du PS et de l’UMP. M. Hollande s’est même inquiété de cette force dans son interview du 14 juillet.

Le FN bénéficie aujourd’hui de ce qu’on pourrait appeler en politologie  l’inclusion du tiers exclu : depuis une longue période, un bipartisme de fait régit, comme une vieille horloge, l‘alternance du pouvoir. Mais les deux pôles déçoivent, régulièrement, l’un après l’autre. C’est alors une troisième force qui s’impose, neuve. C’est ce qui s’est produit dans l’histoire récente avec un certain mouvement nommé le ”gaullisme” ; depuis, évaporé. D’autres exemples historiques sont faciles à trouver. Mais cela suppose une rupture sémantique. « Ni droite, ni gauche : Front national ! » Tel devrait être le slogan du FN.

Forces du FN : 1) pour l’instant, l’absence de scission, de schisme visible au sein de ce mouvement, le sentiment donné à l’opinion d’unité. Une sorte de miracle. Un facteur fondamental pour la crédibilité et la capacité mobilisatrice d’un grand parti. Très différent de l’image de la gauche et de l’UMP, divisées en chapelles. 2) Une absence de concurrence électorale menaçante (même sur les marges) avec d’autres groupes classés à l’ ”extrême droite”, contrairement à ce qui se produisit avec le MNR, aujourd’hui disparu ou invisible, cas d’école de l’erreur politique. 3) Le FN est la seule grande force politique dirigée par une femme, et une femme qui possède un talent et un impact médiatique efficaces. Sociologiquement, la féminité combattante de Marine Le Pen (implicitement référencée à Jeanne d’Arc) est un atout à notre époque. 4) La possibilité d’apparaître de plus en plus comme la principale opposition au socialisme en plein échec, du fait de l’incroyable pétaudière qu’est devenue l’UMP.

Faiblesses du FN : 1) une communication encore insuffisamment lisible, notamment dans le domaine programmatique. Mal relayée par les médias ? Certainement, mais raison de plus pour faire des efforts. À ce propos, les deux députés FN pourraient mieux faire. 2) Probablement, un pénurie de cadres et de candidats compétents. Peut-être rattrapée par des  ralliements venant d’autres horizons et familles politiques ? 3) Le ”plafond de verre” –c’est à dire  l’impossibilité de l’emporter au second tour des scrutins majoritaires faute d’alliances – s’est fissuré ça et là, mais il se maintient. 4) Le programme économique et social du FN est mal ficelé et repose sur des fondamentaux erronés. Tout au moins d’après ce qu’en transmettent les grands médias. Il n’est pas du tout certain qu’il convainque l’opinion populaire. De même, les positions sur l’Europe ne sont pas assez travaillées (2) (Je reviendrai sur ce point dans un prochain article).

En cas de duel au second tour présidentiel en 2017 de Marine Le Pen contre le candidat de l’UMP, quel qu’il soit, la première n’a pratiquement aucune chance. Elle peut augmenter le score de son père contre Chirac en 2002, mais n’a aucune possibilité arithmétique d’être élue, car la gauche votera en masse contre elle. Mais en cas de duel au second tour avec Hollande, elle peut gagner, de justesse. (3)   Conquérir le Parlement sera une autre affaire. Dans notre régime, une présidence sans majorité est comme un cycliste sans vélo.  Or, pour que le FN obtienne (seul ou avec des alliés, des ralliés, des transfuges) une majorité parlementaire, éventuellement couplée avec une victoire à la présidentielle, il faudrait des événements graves et traumatiques, en rapport avec  la criminalité croissante et l’immigration (de type émeutes urbaines répétées, etc.) En effet, aux dernières élections présidentielles, 90% des musulmans ont voté pour la gauche. Ce qui fait du PS le parti objectif de l’immigration et de l’islamisation, avec une connotation ethnique. Le FN, en cas d’aggravation très possible de la situation, apparaîtra comme le seul rempart, contre les socialistes collaborationnistes, d’une France effrayée par la grande menace contre son identité et sa sécurité.  Et qui, évidemment, ne croit plus à une UMP même ”droitisée” pour la circonstance.

Des conquêtes de nombreuses communes de taille moyenne aux prochaines municipales de mars 2014 (probables) renforceront le FN, de même que l’obtention de majorités et de la présidence de certaines régions – plus difficiles. Mais sans lui conférer le moindre pouvoir national. De même, un bon score aux élections européennes de juin 2014 n’aura qu’une portée symbolique, puisque le Parlement européen est semblable à celui de l’ex-Union soviétique, c’est-à-dire impotent.   

 Le FN a donc beaucoup de chances de renforcer encore ses intentions de vote dans l’opinion, bien au delà de ses frontières naturelles. Pas mal de chances de conquérir des villes moyennes : mais il faut que la gestion municipale soit au niveau des attentes !  Ce qui est le plus difficile…. Si, ayant conquis des municipalités nombreuses et y ayant fait ses preuves (malgré les chausse-trappes qu’on lui tendra), la situation s’étant par ailleurs aggravée sur tous les fronts, le FN affronte la gauche en 2017, il n’est pas exclu que Marine Le Pen puisse emporter la présidentielle. Et, dans la foulée, à l’aide d’alliances et de ralliements provenant d’une droite désarticulée et divisée, remporter les législatives. N’oublions pas, comme le disait Cicéron, que les hommes changent d’opinion en fonction de la pression des circonstances.

Ce serait un coup de tonnerre à l’écho européen et international. Mais, pour qu’une telle hypothèse se réalise, il faut surtout que le FN reste intransigeant sur son fondement (la problématique de l’immigration au sens large, politique, sociétal, religieux et socio-économique) et apparaisse porteur de solutions de rupture, dans tous les domaines, bien au delà de ce que propose l’UMP. Car, à situation d’hypercrise, l’opinion française attend un remède révolutionnaire – c’est-à-dire radical mais non pas extrémiste –  et certainement pas des demi-mesures.      

 Il ne s’agit pas seulement de conquérir le pouvoir mais, une fois qu’on y est, de le conserver et de réussir. Le pouvoir est un animal bipède comme Janus est biface : savoir le prendre mais aussi l’exercer sans défaillir et sans décevoir. Machiavel disait : « la ruse du renard et la force du lion ».

(1) La classe intello-médiatique et politicienne, elle, diabolise toujours évidemment le FN. Mais, en dépit de sa puissance répressive et intolérante, elle ne parvient plus, comme jadis, à bien ”tenir en mains” le pays réel.

(2) Voir à ce propos mon essai Mon Programme (Éditions du Lore)

(3) Car, sociologiquement, l’électorat de droite aurait une propension plus grande à voter MLP que l’électorat de gauche. D’où la nécessité pour le programme du FN de ne pas trop verser dans les lubies économiques de la gauche.

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