Israël et son destin au XXie siècle

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La démographie détermine l’histoire et oriente le destin des peuples et des États. Plus encore que les évolutions politiques, idéologiques, religieuses. La démographie est l’infrastructure principale et non pas l’économie (position marxiste et libérale). Les menaces catastrophiques sur l’identité européenne, par exemple, avec l’immigration et l’islamisation incontrôlées, relèvent de la démographie. Appliquons cette grille de lecture à Israël.

La suprématie israélienne en question

L’État israélien avec un peu plus de 8 millions d’habitants (1) pèse d’un poids démesuré par rapport à sa taille dans l’échiquier mondial. Pour plusieurs raisons : Israël est la cristallisation politique et étatique du peuple juif dont l’importance a été majeure depuis de nombreux siècles, et dont l’historicité est particulièrement dense. Il a été pensé par le mouvement sioniste à la fois pour échapper aux persécutions (dès avant le nazisme) et pour renouer avec la tradition antique du Royaume d’Israël interrompue par l’occupation romaine. D’autre part, Israël est situé dans un des centres géopolitiques du monde, le chaudron explosif du Levant. Ensuite, l’État hébreu a créé dans cette petite zone, jadis dominée par l’Empire Ottoman et l’islam, une aire de prospérité inconnue auparavant. Les immigrants juifs venus d’Europe ont objectivement mis en valeur et enrichi des territoires jadis dévolus à une pauvreté endémique. Israël est l’État dans lequel le ratio entre population et créativité technologique (R&D) est le plus fort au monde. Néanmoins, le taux de population sous le seuil de pauvreté atteint 24,1% (16,9% sans les juifs orthodoxes et les Arabes), contre 10,2% en France. Israël ne participe pas à l’économie financière mondiale, mais une ressource inattendue (bien que modérée) peut venir des gisements gaziers de Méditerranée orientale. Puissance technologique et militaire incontestable, l’État Israël, oasis de liberté et de démocratie selon ses défenseurs, puissance oppressive selon l’axe antijuif–islamophile, n’échappe pas à ses fragilités. Israël n’est pas un État très apprécié dans les couloirs de l’ONU à New-York. Surtout depuis qu’Obama a désigné implicitement son camp. 

Le défi et le danger démographiques

Après presque 70 ans d’existence, le visage du pays a profondément changé. L’élite ashkénaze et laïque, centre du sionisme, voit sa domination contestée. On note d’une part l’accroissement continu de la population arabe restée sur place après 1948, mais aussi de la minorité juive ultraorthodoxe (les haredim, où ”craignant Dieu”) qui représentera bientôt plus d’un quart de la population. Inquiétant : les Arabes israéliens formeront eux aussi un quart de la population ; or la majorité de ces derniers ne reconnaît pas la définition d’Israël comme « État juif ». Le quatrième groupe, les sionistes religieux non fondamentalistes (pour qui l’établissement juif sur l’antique terre de l’Israël biblique relève de la volonté divine), sont en tassement  démographique. 

La proportion numérique de ces quatre populations s’exprime ainsi, de 1990 à 2018 (dans 3 ans) : sionistes laïcs, de 52% à 38% ; sionistes religieux : de 16% à 15% ; juifs ultraorthodoxes, de 9% à 22% ; Arabes, de 23% à 25%. Citoyens juifs ultraorthodoxes et arabo-musulmans s’approchent donc de la moitié de la population et la dépasseront d’ici 10 ans.

Dans un récent discours, (2) Reuven Rivlin, le président israélien, a incité à « regarder en face ce qu’il faut bien appeler le nouvel ordre israélien » et a averti, à propos des jeunes de ces quatre ”communautés” : « non seulement ils ne se côtoient pas mais ils ont été éduqués selon des valeurs et une conception de l’État d’Israël radicalement différentes ». À la perte d’unité et de ciment ethno-national (fractures internes) dans un pays encerclé s’ajoute un risque de déclassement économique et technologique pour Israël. En effet, les deux populations en forte croissance, les haredim juifs orthodoxes et les Arabes israéliens connaissent les plus fort taux de sous-emploi, de pauvreté, d’assistanat et d’absence de formation universitaire et technologique.

Le taux de pauvreté des haredim et des Arabes israéliens musulmans est respectivement de 52% et de 53% contre 17% pour la moyenne des Israéliens. Les taux de chômage moyen de ces deux groupes représentent le double de celui du reste de la société, avec une faible participation aux emplois qualifiés.  L’actuelle croissance annuelle de 3% du PIB israélien ainsi que la part importante (et vitale) des dépenses publiques qui doit se concentrer sur la défense et les hautes technologies exportatrices, sont menacées.   

Autre problème : le poids croissant des arabes musulmans – dont la majorité ne porte ni le judaïsme, ni les Juifs, ni le sionisme dans son cœur – en Israël même et dans l’ensemble Israël–Territoires palestiniens. Dans le premier ensemble on dénombre 8,4 millions d’habitants dont 5,7 millions de Juifs et 1,75 millions d’Arabes ; dans le second, (le « Grand Israël », selon le vocabulaire de la droite nationaliste qui voudrait l’annexer), on compte 12,8 millions d’habitants dont 6,3 millions de Juifs et 6,3 millions de musulmans, citoyens arabes israéliens et Palestiniens. Les seconds ont une natalité supérieure, élément fondamental de l’équation.    

Le doux mirage de l’utopie

 Nulle part au monde, on ne peut construire une nation unie et stable avec des populations différentes et a fortiori antagonistes. Chacun chez soi : le précepte aristotélicien – qui n’est suivi que par les confucéens et taoistes asiatiques ! – vaut pour toute l’humanité. Les tenants d’un ”Grand Israël” historique, Eretz Israël,  viable et sûr, ne sont-il pas dans l’utopie ? Ofer Zalzberg, du Crisis Group, remarquait que la plupart des juifs orthodoxes et des citoyens arabes, ne font pas leur service militaire, ne chantent pas l’hymne national et ne saluent pas le drapeau. Le patriotisme sioniste, moteur d’Israël depuis les prolégomènes idéologiques de Theodor Hertzl, serait-il en panne ? Lucide, Ofer Zalsberg – comme le président Rivlin qui voudrait « souder ces différentes ”tribus” autour d’un État à la fois juif et démocratique », dérape néanmoins dans l’angélisme quand il asserte : « la nouvelle donne démographique va contraindre ces ”tribus” à envisager de nouvelles alliances pour penser, à plusieurs, une identité commune ».

 Laquelle ? Peut-il dire autre chose ? C’est la méthode Coué. L’appel à la quadrature du cercle. L’élite ashkénaze et laïque, ancienne force centrale du sionisme, colonne vertébrale d’Israël, est en déclin démographique. On ne peut pas, comme l’avait vu Carl Schmitt, maintenir une nation ou un projet historique s’il n’y a plus consensus. De manière émouvante, des juifs israéliens et des intellectuels palestiniens essaient depuis longtemps de donner l’exemple de l’entente, de la concorde pacifique, comme par exemple le rabbin Shaul Judelman et Ali Abu Awwad, intellectuel palestinien pacifiste (Notre terre pour nos deux peuples, in Le Figaro, 22/07/2015) qui communient dans l’utopie romantique : «  construire une maison commune où deux vérités puissent cohabiter dans la sécurité, le respect des droits civiques, la liberté et la dignité ». On pense à la chanson : ” si tous les gars du monde voulaient se donner la main”…Voeux pieux. Le problème, c’est que jamais dans l’histoire, on n’a vu cohabiter deux peuples sur une même terre, ni deux ”vérités” antagonistes. Surtout quand l’islam détermine une des deux… Une ”maison commune” héberge une même famille et non pas deux. L’ignorance de l’anthropologie signe l’impuissance du politique.

Et l’idée, malgré toute sa force, qu’elle soit politique, religieuse, morale ou autre, a toujours été bien faible et perdante face à l’implacable expérience des faits. Pour conclure : Israël disparaîtra s’il ne se pense plus, s’il ne se veut plus comme un État très majoritairement juif. Attention à la guerre civile, beaucoup plus dévastatrice et difficile à gagner que la guerre extérieure, selon un certain Jules César.

 1) Sources des chiffres de cet article : Israël Central Bureau of Statistics, Palestinian Central Bureau of Statistics, Taub Center. 

2) Juin 2015, 15e conférence d’Herzliya.

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