La leçon de la chute de l’Empire romain

Lisez d’urgence La chute de Rome, fin d’une civilisation, de Bryan Ward-Perkins, traduit de l’anglais chez Alma Éditeur.  Cet ouvrage de l’historien, universitaire et archéologue britannique, est un pavé dans le jardin de l’idéologie dominante. La thèse défendue, avec toutes les précautions de langage d’un éminent professeur à Oxford, au rebours de toute l’historiographie bien pensante contemporaine, est que la chute de l’Empire romain, de la romanité, fut un recul de civilisation, une régression qu’il faudra plus de dix siècles pour rattraper. Et encore…

La thèse de Ward-Perkins renoue avec le sentiment d’admiration qu’on avait pour l’Antiquité gréco-romaine, pensée comme supérieure, du Moyen-Âge nostalgique au XIXe siècle. Selon l’auteur la « post-romanité », à partir du catastrophique Ve siècle, c’est-à-dire le début du Moyen-Âge, fut une régression de la civilisation dans pratiquement tous les domaines. Voire même, dans certaines régions, comme la Grande-Bretagne, un retour à l’âge de fer… 

Les conclusions de Ward-Perkins, essentiellement fondées sur les plus récentes recherches archéologiques, mais aussi sur l’épigraphie et le décryptage des textes du Bas-Empire, ont de quoi choquer. On les croyait oubliées, tant l’idéologie pollue la recherche historique. Les historiens médiévistes (” la grande clarté du Moyen-Âge ”) essaient de nous persuader que leur période fut la naissance d’une ”autre” civilisation, qu’il n’y eut pas recul et déclin, mais transition progressive. Non, pour l’historien d’Oxford, il y eut un effondrement dans tous les domaines, dont on mettra plus de dix siècles à se remettre. 

En réalité, le haut Moyen-Âge fut pour lui une période de régression de civilisation dans pratiquement tous les secteurs : technique, économique, démographique, sanitaire, culturel Le niveau de vie et de confort de la ” bourgeoisie” de l’Empire romain, de la cour impériale aux casses moyennes, (par exemple, chauffage central, égouts et eau courante) ne sera retrouvé qu’à l’aube des temps modernes. En l’an 100, 50% de la population des Gaules savait lire et écrire, même imparfaitement ;  en l’an mil, à peine 1%. Les techniques architecturale, sculpturale, picturale de l’Empire ne furent retrouvées progressivement qu’entre le XIIe et le XVIe siècle. Les infrastructures routières et les vitesses de transports terrestres du IIe siècle ne seront égalées qu’au XVIIIe siècle.  Il fallut attendre le début du XIXe siècle pour que des villes, comme Londres, dépassent le million d’habitant, alors que Rome et Alexandrie atteignaient les deux millions à l’apogée de l’Empire, au IIe siècle. 

Même Charlemagne, auteur de la ”renaissance carolingienne”, qui voulut succéder aux Empereurs romains en se faisant couronner en 800 dans une Rome en ruine et dépeuplée, et rétablir l’éducation de la jeunesse, était un semi illettré. Le Moyen-Âge (du Ve au XVe siècles, mille ans) fut, pour l’historien et archéologue, un âge de déclin brutal et de très lente renaissance.

Les causes de cette chute de l’Empire romain, c’est-à-dire d’une civilisation supérieure, furent provoquée non pas tant par des facteurs endogènes (crise économique, christianisation et abandon du paganisme) que par les invasions barbares, notamment germaniques, qui désorganisèrent et ravagèrent la complexe organisation de l’immense Empire, qui s’étendait des marches de l’Écosse au Moyen-Orient. Dans la partie occidentale de l’Empire, ce furent les invasions germaniques qui s’avérèrent responsables de la régression, et dans la partie orientale, un peu plus tard, les invasions arabo-musulmanes. La catastrophe s’étala du IVe au VIIIe siècle.    

À notre époque où la notion de progrès est intouchable, quoi qu’on en dise, Ward-Perkins se demande pourquoi la notion de déclin est rejetée. Pour lui, c’est le signe d’un aveuglement et d’un optimisme obtus. Le mérite de l’historien anglais est aussi  de réhabiliter la notion de ”civilisation” face à celle de barbarie, ce qui est un scandale face à l’idéologie actuelle, égalitariste, ”ethnopluraliste”, pour laquelle toutes les ”cultures” se valent.

En cela, Ward-Perkins conteste donc le concept germanique et égalitaire de kultur, selon lequel tous les peuples sont égaux dans leurs productions historiques, pour lui opposer le concept de civilisation, fondamentalement gréco-romain, selon quoi les peuples sont inégaux. Vaste débat.   

Bien sûr, l’essai de Ward-Perkins peut choquer parce qu’il réhabilite l’image de ”la grande nuit du Moyen-Âge”, qui n’est pas acceptée par les historiens actuels. Il peut aussi inspirer les auteurs d’uchronie qui pourraient penser que si l’Empire romain  ne s’était pas  effondré, au Ve siècle, Louis XIV aurait surfé sur Internet. On ne refait pas l’histoire. Si la civilisation antique gréco-romaine ne s’était pas écroulée du IVe au VIIe siècles sous le double choc des invasions germaniques et arabes, le niveau technologique des XXe et XXIe siècles aurait peut-être été atteint dès l’an mil.

Citons, pour conclure, sans commentaires, le diagnostic de l’historien britannique :

 « J’affirme que les siècles post-romains connurent un déclin spectaculaire de la prospérité économique et de modèles élaborés, et que ce déclin frappa l’ensemble de la société, de la production agricole à la haute culture et des paysans jusqu’aux rois. Un effondrement démographique se produisit très probablement, et l’ample circulation des marchandises de qualité cessa tout à fait. Des outils culturels de haut niveau, tels que l’écrit, disparurent de certaines régions et se restreignirent dans toutes les autres. » Pour l’auteur, « l’hypertrophie que prennent les thématiques religieuses » participent du déclin intellectuel de l’Antiquité tardive et du haut Moyen-Âge.

Il lui semble très nocif « d’éliminer toute notion de crise grave et de déclin dans la vision que l’on a du passé. Cela me semble dangereux, aujourd’hui et maintenant ». Il s’en prend en ces termes à l’aveuglement des élites contemporaines :

« La fin de l’Occident romain s’accompagna d’un grand nombre d’horreurs et d’un processus de dislocation tel que j’espère sincèrement ne jamais m’y trouver confronté dans ma vie présente. Une civilisation complexe fut détruite, ramenant les habitants de l’Occident à des manières de vivre telles qu’aux temps préhistoriques. Les Romains, avant la chute, étaient aussi convaincus que nous le sommes, nous aujourd’hui, que leur monde resterait, pour l’essentiel, tel qu’il était. Ils avaient tort. À nous de ne pas répéter leur erreur et de ne pas nous bercer d’une fallacieuse assurance. »   

  • yoananda

    Aujourd’hui on en sait plus sur l’effondrement des civilisations : maya, Rome, Ile de pacques, vikings, empire Khmer, mais aussi Venise du 14ème siècle, etc…
    L’effondrement de Rome est bien dû en premier lieu à des causes endogènes. L’agression extérieure, comme une maladie, ne pouvant ronger que les organismes déjà affaiblis. En l’occurrence, Rome vivant du pillage de certaines ressources n’a pas su franchir la cap quand les ressources ont manquées. C’est le cycle incessant des civilisations.
    Cycle qui se reproduit aujourd’hui avec nous alors que le pétrole commence à montrer des signes de faiblesses. Soit nous parvenons à nous réformer très très rapidement (car nous avons au bas mot 30 ans de retard), soit nous effondrons plus ou moins totalement (d’ici moins de 30 ans maintenant, disons même 20 ans, avec la probabilité que la prochaine crise soit dans moins de 3 ans, voire dès l’année prochaine selon un cycle de 7 ans).

  • Papy Brossard

    Les notions de déclin et plus encore de décadence doivent certainement être réhabilitées, malheureusement les décadents heureux de l’être tout en en étant inconscients ne sont généralement pas caractérisés par leur grande lucidité particulièrement en ce qui les concerne, introspection non merci, jouissance d’abord et ensuite !

    Sans être un antiquisant distingué comme l’auteur dont vous faites la recension de l’ouvrage, il me semble tout de même que comme le souligne yoanada des causes internes expliquent bien des choses : le recours systématique au travail servile par des esclaves souvent proche-orientaux ou africains (pas seulement) qui faisait dire à Juvénal que : « l’Oronte se déverse dans le Tibre » a dû profondément changer la nature du peuple romain voire de l’Italie dans son entier. Cette immigration massive encouragée par cet système économique et le goût pour l’oisiveté a dû jouer grandement dans l’affaiblissement du système immunitaire romaine et la disparition progressive des « gravitas » et « virtus » qui les avaient menés au sommet de la civilisation. Petite correction : j’ai décrit une cause à la fois interne et externe, mais pas militaire. Les coups de boutoir des Germains frustes ont certainement joué un grand rôle, peut-être minimisé à tort par une certaine historiographie que vous dénoncez.

    Vous prenez l’exemple de la Bretagne antique (Grande-Bretagne contemporaine) qui aurait subi un recul civilisationnel immense à la faveur du départ des Romains et de l’arrivée des Angles et des Saxons, je veux bien le croire pour des domaines variés comme le confort matériel général, l’éducation, la transport des marchandises, la sécurité des biens et des personnes (ça fait beaucoup !), cela dit l’archéologie a récemment montré que la période mal connue du haut moyen âge anglais a livré des trésors notamment dans les arts métalluriques démontrant une maîtrise technique élevée et un sens artistique certain : par exemple le fabuleux casque de Sutton Hoo découvert par un agriculteur, je crois et qu aurait apprtenu au légendaire roi anglo-saxon Raedwald.

    En revanche je suis en désaccord avec l’affirmation du commentateur yoanada selon laquelle le pétrole montrerait des signes de raréfaction. Les moyens contemporains de propesction géophysique permettent de localiser toujours plus de réserves, peut-être plus chères à exploiter mais qui sont bien là. Nous sommes très loin du fumeux « peak oil » qui doit assurer la multiplication de ces horribles éoliennes sur l »ensemble des terres qui ne seront pas utilisées par les pavillonneurs.

  • Joinville

    1) Tous ces arguments quantitatifs ne m’empêcheront pas de penser que le « Moyen Age » est l’apogée esthétique de la civilisation européenne.

    2) Sans aucun rapport avec la remarque précédente, on peut confronter/rapprocher cette thèse avec l’ouvrage d’Aldo Schiavone, « l’histoire brisée », qui explique la décadence romaine par une incapacité structurelle à faire naître une économie capitaliste. On peut lui reprocher un anachronisme radical, ce à quoi on peut rétorquer que l’anachronisme a souvent des vertus heuristiques… A méditer.

  • Apoliteia

    Rome, décadente, s’est effondrée dans l’opulence parce qu’elle n’avait plus d’hommes capables de l’éclairer de la lumière de ses origines. Le Moyen-Age a libéré les guerriers des dernières structures de poireaux organisés. A partir de la Renaissance a recommencé la reconstruction de ces structures. La Révolution française les a transféré a la caste marchande. Les 19eme et 20eme ont vu le déchaînement les masses. Et aujourd’hui, – relaxe! …le spectacle ne fait que commencer. Quant a l’importance de l’alphabétisation généralisée, laissons ce fantasme aux intellectuels.

  • yoananda

    Le problème du peak oil, c’est qu’on ne peut pas s’en soucier après coup … il faut l’anticiper d’au moins 30 ans … et si si … il est bien déjà la en fait ! J’ai beaucoup écrit dessus sur mon blog, mais il faut sortir des caricatures qui traînent partout sur ce sujet et se plonger dans les chiffres … car en effet, le volume total augmente encore … pour l’instant … mais ça ne devrait plus durer très longtemps. Je pense que 2017 est un horizon bien lointain dans ce domaine. J’attends de voir comment les gaz de schistes vont tourner au vinaigre pour me prononcer sur la suite. On devrait être fixé dans moins de 3 ans.

    Quand au haut moyen age il y a le même schéma qui pour tout les autres morceaux de vie des civilisations, a ceci près que c’est plus ou moins accentué selon les époques. A savoir (en simplifié) : évolution technique, explosion démographique, pénurie de ressources, effondrement.
    Ca se répète sans cesse, avec des amplitudes plus ou moins importantes, et une temporalité changeante aussi.
    Au moyen age, il y a eu l’invention des hauts fourneaux, la charrue en fer qui a remplacée la charrue en bois … et donc : explosion démographique, puis une fois que tout le bois a été cramé : famine, épidémie, guerres …
    Classique en somme.

    Je le redis, on est en train de vivre le début du déclin des fossiles. L’éolien ni changera rien, question de rendement énergétique. Sauf invention (tout à fait possible, notamment du coté du graphène), on vivra un nouvel effondrement. Et selon la date de l’invention, un effondrement partiel, ou total. Mais la, l’effondrement partiel n’est plus évitable, on est déjà dedans depuis 6 ans avec cette crise qui n’en finit pas et des pays qui sombrent les uns après les autres.

    Tiens au fait, demandez au égyptiens si leur pic pétrolier n’a pas ruiné leur pays …

  • http://www.nujna.com/ Oscar Stépanov

    Guillaume Faye, je vous remercie pour cet intéressant article et pour la découverte de cet ouvrage qui vaut certainement la peine d’être lu.
    Il convient certainement d’insister sur l’infecte nuit qu’a pu être le Moyen Âge.
    Mais il conviendrait aussi de remarquer qu’elle n’est pas réellement terminée, et qu’elle ne demande qu’à revenir, inlassablement.
    L’expression « le double choc des invasions germaniques et arabes » est plus que jamais d’actualité

  • jsf

    Il manque un point très important : l’influence des catastrophes naturelles et surtout des pluies de météorites. Il en a été de même pour les Âges Sombres de la Grèce. Voir à ce propos Laura Knight-Jadczyk, et Pierre Lescaudron, qui montrent qu’il y a un lien entre décadence de la civilisation et catastrophes.

  • Florent

    Oui je suis tout à fait d’accord avec cette appréciation de l’Histoire cher G. Faye, qui consiste à ne pas tout mettre sur un plan d’égalité, à comparer les époques et les civilisations et à désigner certaines comme meilleures pour telle et telle raisons. Si l’on considère les productions matérielles artistiques de la civilisation romaine on ne peut qu’être sidéré par le fossé qui sépare cette époque du haut moyen-âge. Il y eut bien un âge sombre de la culture européenne, tel que la civilisation grecque avait connu les « dark ages » entre 1050 et 700 av. J-C avec un disparition de l’écriture (linéaire B) et la céramique aux motifs géométriques.
    Néanmoins j’aimerais attirer votre attention sur un fait : comparez les ruines d’Athènes et de Lacédémone et vous aurez l’impression que la première était une métropole glorieuse alors que la seconde n’était qu’un pauvre bourg. C’est la constatation que dresse Thucydide dans « La guerre du Péloponnèse » qui vit pourtant les Spartiates l’emporter sur les Athéniens. Sparte se désintéressa et méprisa totalement la culture artistique, littéraire, pour ne se préoccuper que des arts de la guerre et de l’empire sur soi-même (le fameux « Connais-toi toi-même et tu connaitra le monde et les dieux. » de Chilon de Sparte) et, à l’image du Japon féodal, ils forgèrent un système moral et politique focalisé vers la guerre et la victoire qui força le respect de toutes les cités grecques par la rudesse de leurs mœurs, de leurs huttes grossières, de leurs brouets noirs et bains dans l’Eurotas dont ils tiraient les roseaux constituant la paillasse de leurs lits.
    Aussi, c’est bien ainsi qu’il faut concevoir la féodalité européenne, comme une période certes sombre sur le plan artistique et culturel, mais bien plus martiale et noble que l’empire romain décadent (mieux vaut les barbares Goths, Burgondes, Francs et Alamans que les eunuques de l’opulente héritière de Rome : Constantinople). Une époque ou l’art équestre culmine. Une époque qui est certes celle de la doxa chrétienne, mais qui offre aussi les voix d’une introspection et débouche sur les croisades, les templiers si largement discrédités de nos jours. C’est aussi la fin progressive de l’esclavage en Europe, d’abord remplacé par le servage. Enfin le moyen-âge européen c’est aussi l’apogée de l’amour courtois comme le rappelle si bien Dominique Venner.
    En conclusion, Rome à l’image d’Athènes bâtît une civilisation plus savante et plus raffinée sur le plan des arts architecturaux, littéraires, philosophiques, juridiques notamment. Développement culturel qu’elle réalisa en s’appuyant sur une masse servile exogène considérable qui fut bientôt cause de son collapsus par déstabilisation démographique comme le souligne à très juste titre Papy Brossard citant Juvénal (In Tiberum defluxit Orontes) et par l’importation du bacille chrétien. Les invasions « barbares » et le moyen-âge peuvent apparaître dès lors, surtout pour nous Européens du XXIe siècle flottant dans l’Oronte, comme un cataclysme mais salvateur et régénérateur.