Révolution numérique : miracle ou imposture ? 3e partie

par

shadoksVoici la troisième partie de cet article pour déconstruire les mythes de l’ ”économie numérique”. Sans la condamner néanmoins ou verser dans une technophobie stupide. Parlons donc des inconvénients pratiques et sociaux des technologies numériques dans la vie quotidienne et de l’illusion des commodités qu’elle procure. 

Complexification et baisse de performances des processus

J’ai fait un test pendant l’été 2014 : le cobaye A réserve par Internet un aller-retour en avion et ferry et un hébergement pour une semaine dans la région de Naples (île d’Ischia). Temps de travail  devant le PC : 4 heures. Le cobaye B va dans une agence de voyage traditionnelle et fait une réservation (trajets et hébergement) pour la même destination. Temps consacré : 25 minutes. Le cobaye internaute A obtient un avantage de 50 € sur le cobaye B. Ce qui est déjà perdant, vu le temps passé. Mais sur place, le cobaye A internaute s’aperçoit que ses prestations (hébergement, notamment) sont mensongères et dégradées. Au total, il paiera 250€ de plus que le cobaye B pour un service nettement inférieur. Donc, la solution ”nouvelle” Internet n’est pas performante.

Dans la presse, l’édition, et l’audiovisuel, la transition informatique (1980) puis la transition numérique/Internet (2000) n’ont pas provoqué d’améliorations de ”rupture” dans les résultats : la vitesse d’exécution, la fiabilité, la facilitation du travail ne sont, concrètement, pas évidentes. Ni la baisse des coûts. En revanche, les ”bugs” posent des problèmes inconnus auparavant, de même que la complexité des manipulations informatiques. La performance des processus n’a pas été améliorée mais plutôt ralentie par la révolution numérique. Personne n’ose l’avouer.

Vous vouliez connaître des horaires de trains et de correspondances par les indicateurs imprimés  de la SNCF et puis réserver par téléphone ? C’était nettement plus simple et plus rapide qu’aujourd’hui avec les logiciels SNCF (renseignements et réservations sur Internet) qui ressemblent à des labyrinthes. Même pour les programmes TV, la consultation d’un magazine est plus rapide  que les sites des chaînes, peu clairs et compliqués.

Beaucoup d’autres exemples viennent à l’esprit, notamment le GPS géographique, de faible utilité. Et, franchement, les innombrables ”applications” qui encombrent votre smartphone sont plus des gadgets, des jouets festifs,  que des services concrets améliorant l’existence réelle de la majorité des gens. Dans les années 80, il fallait 3 minutes par téléphone ou dans une agence pour réserver un billet d’avion ”papier” ; aujourd’hui , le temps passé est multiplié par dix, aussi bien à la réservation qu’au desk de l’aéroport. Progrès ?   

Internet et les processus numériques ont compliqué la vie quotidienne, n’ont pas franchement fait baisser les coûts, ni facilité les démarches administratives, bien au contraire. ” D’un clic, tout est possible ” dit la publicité. C’est faux.

Innovations ou nouveautés commerciales coûteuses ?

Le coût individuel n’a pas baissé, mais le coût collectif a augmenté.

L’intérêt de votre smartphone relié à Internet n’est pas de vous faciliter la vie mais de vous vendre des produits et services en général inutiles. Il en est ainsi de la plupart des nouveautés (et non pas ”innovations”) des technologies numériques, notamment les objets connectés.

Les ”applications” en logiciels qui encombrent de plus en plus les smartphones se révèlent, dans beaucoup de cas, être des interfaces rendant de faibles services et s’apparentant plutôt à des jeux. Pouvoir, à partir d’un smartphone, commander à distance son lave–linge, acheter un écran souple tactile sur un bracelet-montre, visionner en 3D et à 360° des vidéos à partir d’énormes lunettes, se guider grâce à un GPS – la liste des nouveaux services numériques est interminable – tout cela procède d’une stratégie purement commerciale et n’amène pas de services réels. On est dans le domaine du ludisme consumériste mais pas de la révolution ”sociétale”. Il s’agit de gadgets commerciaux qui n’ont rien de révolutionnaires et n’améliorent pas l’existence concrète.

Quant à la voiture à pilotage automatique, super objet massif connecté promis pour bientôt, on ne voit pas très bien quel avantage cette pseudo–innovation (ou plutôt ce pseudo–concept) procurera en termes de facilitation des transports. Sauf des accidents provoqués par des piratages informatiques ou des bugs inévitables, et des investissements coûteux en reconfiguration numériques des signalisations routières. L’argument de la baisse des accidents routiers ne tient pas ; au contraire, cela pourrait les augmenter. De plus, la philosophie de ce projet est inquiétante : neutraliser et déresponsabiliser le conducteur humain qui confie sa vie à un robot automobile.       

Dans le budget des ménages modestes, surtout ceux qui ont plusieurs enfants, le suréquipement en terminaux numériques (PC, tablettes, smartphones polyvalents, etc.) souvent inutiles et redondants – sans compter les abonnements ou forfaits régis par la pratique de la publicité mensongère de la gratuité – obère les achats, au détriment de dépenses d’équipements utiles, de loisir, de santé, de culture, d’alimentation de qualité, etc. .

Le problème des courriers électroniques saturants

Au départ, l’e-mail, ou message électronique, était destiné aux communications militaires. L’étendre aux communications sociales procure un avantage de facilité immédiate (avec une trompeuse apparence de coût moindre) mais avec un risque de baisse d’efficacité par effet de saturation.  

Dans les entreprises, l ‘e–mail représente 70 % des échanges, y compris en interne. Cette évolution nuit aux contacts directs et, d’après plusieurs études, ralentit les communications au lieu de les accélérer. Conséquences : dépersonnalisation, virtualité, timidité, rigidité.

 L’inconvénient de l’e-mail et du SMS (sur tous supports) est l’encombrement, dû à la facilité d’envoi. Quant on reçoit 50 messages électroniques par jour, dont 90% sont sans intérêt, –accompagnés d’un flux d’images et de vidéos–,  ce mode de communication se neutralise lui-même. On est noyé. Et pour se faire remarquer, on est obligé d’en revenir au courrier traditionnel : la bonne vieille lettre matérielle.  L’hypercommunication numérique, par inflation des flux et des contenus, détériore la communication elle même. C’est le problème du ”trop plein” : trop d’informations désinforme, trop de communications noie les messages. La logorrhée et le bavardage remplacent l’échange. Il n’y a plus de sélection des discours, le contenant (la machine à parler) dévorant le contenu (la parole).

L’addiction aux réseaux numériques, un abêtissement

 87% de la population française est connectée à Internet et 77% inscrite sur un réseau social. En 2015, les tablettes et les smartphones ont dépassé les PC. Plus de 20 millions de Français se connectent par deux écrans et plus de 17 millions par trois écrans, selon Médiamétrie. Chez les jeunes générations, on passe, en un an, plus de temps en connexions virtuelles sur écran qu’en classe ou qu’en études. Or l’immense majorité des contenus et des échanges sur les sites et les réseaux sociaux sont superficiels, factices, trompeurs, abêtissants voire dangereux : les jeunes s’y imprègnent d’une sous-culture régressive ou sont victimes de lavages de cerveau. C’est le règne du chaos total, du magma désordonné, avec son cortège de désinformations, de débilités, de fanatisations,  du porno banalisé, de perversités, etc.

Bien entendu, la Toile est un outil formidable pour ceux qui savent la maîtriser, mais, démocratisée à outrance, elle peut s’avérer être un facteur d’abêtissement. C’est-à-dire de démolition des savoirs et de perversion du jugement, surtout chez les adolescents.        

Cette addiction à la consultation numérique possède deux inconvénients : l’enfermement de l’individu dans une bulle virtuelle et sa désocialisation ; la destruction des repères culturels et des hiérarchies intellectuelles.

Solitude et perte de convivialité 

Chez les moins de 16 ans, Internet supplante la télévision. Selon l’agence Childwise, les jeunes britanniques passent trois heures par jour sur le Web et la moyenne atteint cinq heures chez les 15–16 ans. Réseaux sociaux, films, musique, sont ce qui attire le plus. Mais ils sont consommés dans la solitude, sans même le partage que permettaient la télé familiale ou la chaîne stéréo écoutée en groupe.

Internet, les smartphones et les tablettes font baisser la pratique des appels téléphoniques. Le coup de fil n’a plus la cote. Au profit des SMS et courriels, et de plus en plus dans les nouvelles générations. Aux États-Unis, les appels ne représentent plus que 21% des communications et 11% en Grande Bretagne. En France, pour la première fois dans l’histoire de la téléphonie, –soit depuis 1895, il y a 111 ans– le volume des appels chute. Le phénomène est massif chez les moins de 25 ans. On ne se parle plus, on ne se voit plus, on se contacte par l’interface numérique. Et n’oublions pas la chute des courriers postaux écrits. 

Les rapports humains se dématérialisent, se virtualisent. On a peur de se parler directement. La conséquence est évidemment une désocialisation, une prise de distance : chacun dans sa bulle, face à son écran. Les réseaux sociaux appauvrissent les échanges sociaux alors qu’ils prétendent les enrichir.

Fin des bals et des bars, des surprise–parties, des discothèques, des pubs. Tout le monde seul devant son écran, dans l’espoir d’une rencontre réelle qui est, la plupart du temps, illusoire. La promesse de convivialité se mue en son contraire, l’isolement de l’individu dans la dépendance de son robot.

 Les réseaux sociaux contre les liens sociaux

Les réseaux sociaux sont anti-sociaux parce qu’ils détruisent la socialité réelle au profit de la virtuelle. Branchés sur les smartphones, les zombis ne se parlent plus, ils communiquent. Enfin, les machines communiquent pour eux. Et le contenu des messages échangés est envahi par l’insignifiance.

Les procédés de connexions affectives, sexuelles, conjugales etc. par les innombrables sites spécialisés s’avèrent illusoires et moins efficaces – 90% d’escroquerie commerciale – que les traditionnels lieux de rassemblements conviviaux qui disparaissent peu à peu.   

 Les ”réseaux sociaux” numériques appauvrissent les liens sociaux, physiques et réels. Les ”rencontres”, comme les ”amis” deviennent virtuels et abstraits, mensongers, éphémères, superficiels, fantasmés. On dialogue avec la machine, son algorithme, son interface d’écran plat. On ne parle pas à des êtres humains, on dialogue avec un robot informatique. La ”rencontre numérique” est très décevante. C’est la rencontre avec le robot (donc avec soi-même, en projection virtuelle) et non pas avec autrui.

Les défunts Guy Debord, avec son concept de « société du spectacle », Jean Baudrillard avec celui de « simulacre », Arnold Gehlen avec sa notion d’ « expérience de seconde main » avaient anticipé le mouvement. Marshal Mac Luhan, lui aussi,  sociologue canadien, dès 1965, avait génialement prédit : « the medium is the message » (le moyen de diffusion est le message diffusé, je ne regarde pas ce que montre la télé, je regarde la télé pour elle-même). Il fut à l’origine de la création du terme ”médias”, ce qu’on ignore généralement. Mac Luhan anticipait par là l’évaporation du message réel au profit du medium, c’est-à-dire de la machine. Et, de fait, aujourd’hui, on se branche sur le Web et le big data, machineries anonymes, plus par fascination pour ces outils numériques que pour des contenus.  

Mais on ne peut plus se passer d’Internet – un outil exceptionnel – et du numérique informatique ; car qui les refuse est marginalisé. Le problème est qu’ils ont pris trop de place, et n’ont pas été maîtrisés, mais mis à toutes les sauces, intégrés à des secteurs qui n’en avaient nul besoin. Internet et les technologies numériques et de communication informatique sont certes incontournables ; il ne s’agit pas de les condamner mais de les relativiser et de les améliorer. Et surtout de ne pas les idolâtrer.

 Dans la quatrième et  dernière partie de cet article, à paraître bientôt, début mars 2016, j’aborderai la question de l’économie numérique sur le plan macroéconomique, dans le domaine de la destruction des emplois et de l’échec à provoquer la croissance. Entretemps, le prochain article concernera l’invasion migratoire en cours et les prémonitions inquiétantes de certains intellectuels algériens.

Vous aimerez peut être